La petite fille avait soudain cessé sa lecture, levant les yeux vers le ciel, comme
violemment interpellée. Six ans à peine, elle tendait son visage vers le ciel, l’expression d’une indicible ferveur peinte sur ses jolis traits. Le dialogue s’était instauré si profondément que
c’était comme si tous pouvaient l’entendre. L’empreinte spirituelle était si forte que l’enfant aurait pu la palper, en esquisser les contours. Elle devinait le visage de cet
homme, ce prince aux pouvoirs si particuliers dont elle avait failli causer la perte. Elle entendait sa voix, comprenait le sens de ce chant mystérieux qui se répandait sur Arkalia comme un filet
de soie. Elle lui sourit, acceptant son accueil. Ils communiaient d’une seule voix et elle parlait à ce peuple lointain comme l’aurait fait une vestale. Elle savait que chaque Arkalien percevait
ses paroles, même si elles étaient prononcées en un langage particulier, s’en imprégnait par l’intermédiaire de la Voûte et que leur pouvoir bienfaisant s’ajoutait à celui du Prince.
Encore en train de rêver, mon ange ? Gabrielle ? Gabrielle, tu
m’entends ?
Les sons présents
avaient du mal à la rejoindre et elle prit soudain conscience que quelqu’un de très proche lui parlait. La voix d’une femme penchée sur elle l’atteignit enfin et elle quitta en quelques secondes
cet autre monde dans lequel elle venait de plonger. La rupture était difficile et douloureuse lorsqu’elle coupait prématurément un contact cosmique. Elle finit pourtant par sourire à sa
mère.
Tu me semblais bien loin, Gabrielle. A quoi pensais-tu ?
Elle attend son prince charmant ! railla alors une voix moqueuse.
Une autre fillette,
plus âgée, venait d’apparaître dans le parc familial où Gabrielle lisait, assise dans l’herbe, cernée par la verdure et les fleurs éclatantes. La propriété couvrait plusieurs hectares. Ceinte
d’une interminable muraille, hérissée de caméras, de fils de fer barbelés, elle baignait pourtant dans une quiétude apaisante. Pas de massifs savamment ordonnés ou d’allées précieusement
alignées. Le jardinier avait su laisser à la nature un semblant de liberté. Les arbres s’élevaient en barrières protectrices, offrant à des clairières presque sauvages une ombre amicale. Un lac
accueillait plusieurs cygnes blancs qui passaient négligemment sur la surface sombre avec grâce et majesté. Un chant s’élevait en permanence. Il donnait à l’ensemble un
caractère paisible et reposant. Parfois, le cri d’un paon invisible résonnait dans l’air.
Aussi blonde que
Gabrielle était brune, la seconde fillette arborait une moue méprisante qui lui donnait un air méchant.
Ton prince charmant ? répéta la mère avec petit sourire.
Gabrielle leva sur
elle un visage contrarié, un regard sombre, sans rien répondre.
Allons, ma chérie… tu ne veux pas m’en parler ? insistait la jeune femme en
caressant la longue chevelure soyeuse de la fillette.
Elle ne peut pas ! reprit l’autre enfant. Il n’existe pas !
Anna-Lisa ! protesta la mère avec agacement. Pourquoi tourmentes-tu ta sœur ?
Ce n’est pas très gentil.
Elle est toquée ! répliqua l’enfant avec mépris. Elle parle aux étoiles.
Aux étoiles ? répéta la jeune femme avec un froncement de sourcils. C’est vrai,
Gabrielle ?
Je l’ai entendu, maman. marmonna alors Gabrielle en baissant la tête, comme prise en
faute.
Tu as entendu qui ? insistait sa mère en relevant son menton avec autorité.
Il s’appelle JonaLaï Slönhe. Il habite très loin d’ici. Je l’ai entendu parler à son
peuple. C’est un Penseur !
Tu vois, je te l’avais dit ! ricana Anna-Lisa. Elle est complètement
folle !
Anna-Lisa, laisse-nous, veux-tu ? jeta alors sa mère d’un ton si sec que sa fille
en resta saisie.
Mais… protesta l’enfant.
Obéis.
Matée par le ton
autoritaire, la petite fille souffla bruyamment et partit en traînant des pieds vers l’immense maison qui dominait tout le parc. C’était une construction originale, coiffée d’un dôme de verre de
forme octogonale sous lequel la maîtresse de maison, férue d’astrologie, avait installé un gigantesque télescope. Parfois, elle y appelait Gabrielle et toutes deux elles laissaient leur
imagination les emmener par delà les barrières des Hommes, là où elles seules avaient accès.
Gabrielle … Tu veux bien me parler de lui ?
Toi non plus tu ne me crois pas. sanglota Gabrielle.
Détrompe-toi. murmura alors sa mère. Moi aussi je l’ai entendu.
C’est vrai ? renifla la fillette.
Est-ce que je t’ai jamais menti ? demanda la jeune femme avec un sourire
réconfortant.
Non.
Alors, raconte-moi….
La petite fille se
mit à parler, d’une voix rêveuse, expliquant comment elle avait communiqué avec cet homme venu de loin, ce Prince qui parlait à son peuple par l’intermédiaire d’une matière
vivante et qui prouvait par son esprit la force de son Sang. Sa mère l’écoutait, sans un mot. Son visage soudain grave reflétait une intense inquiétude. La petite fille lui sourit et la jeune
femme se reprit aussitôt.
Tu dis qu’il parle à son peuple à l’aide d’une matière vivante ?
Oui… La Voûte Céleste s’anime lorsque l’esprit d’un Penseur la rencontre. Et alors le
Dôme s’éclaire… et toute la Voûte est vivante ! Leur rencontre compose un chant magique qui donne paix et fertilité à toute la planète.
L’enthousiasme de la
fillette s’enflammait tandis qu’elle racontait et sa mère eut un sourire attendri.
Tu vois vraiment tout ça ? s’étonna-t-elle.
Bien sûr ! Pas toi ?
Eh bien… En fait… il est possible… balbutia la jeune femme. Mais…Tu es tellement plus
forte que moi.
La jeune mère se troublait de façon si évidente que la petite fille resta un moment
silencieuse, essayant de comprendre pourquoi sa mère lui mentait après lui avoir affirmé le contraire.
Tout le monde me croit folle. maugréa l’enfant.
Moi, je sais que ce n’est pas le cas, Kenjya.
Il m’a appelée comme ça aussi ! s’exclama Gabrielle avec enthousiasme. Qu’est-ce
que ça veut dire ? Et comment le sais-tu ?
Plus Gabrielle
posait des questions précises et embarrassantes, plus sa mère devenait nerveuse. Elle se mordit la lèvre, consciente qu’elle venait d’employer un nom qu’elle s’était juré de rayer de son
vocabulaire.
Écoute, Gabrielle… je pense qu’il vaut mieux que tu gardes tout ceci
pour toi.
Mais pourquoi ? Pourquoi tu ne veux pas me dire la vérité ? protesta
Gabrielle, soudain boudeuse.
Parce que ce serait trop dangereux, mon cœur.
Dangereux ? répéta Gabrielle, surprise. Mais pourquoi ?
Un jour, je t’expliquerai. C’est promis. Mais d’ici là, il faut que tu arrêtes de
contacter cet homme. D’accord ?
Mais c’est mon ami, maman ! protesta Gabrielle. La première fois, nous l’avons aidé
à proclamer.
Nous ? répéta sa mère, stupéfaite. Qui ça, nous ?
Logaï et moi. C’est l’esprit d’un petit garçon qui est mort dans la Voûte. En fait,
c’est le petit frère de JonaLaï.
Tu as parlé avec Logaï ? articula la jeune femme d’une voix blanche.
Pas parlé avec des mots. Mais j’ai compris ce qu’il me disait. Il m’a expliqué ce que je
devais faire pour aider JonaLaï. Tu comprends, c’était la première fois qu’il proclamait. Il aurait pu être tué. Alors, nous l’avons aidé.
Gabrielle… Écoute-moi. déclara brusquement sa mère en la prenant par les bras avec
force. Il faut que tu me promettes de ne plus jamais chercher à contacter JonaLaï !
Mais pourquoi ? ! C’est mon ami, maman ! Je ne peux pas faire
ça !
C’est important, ma chérie.
Alors, explique-moi !
Je ne peux pas, Gabrielle. Mais je te jure qu’en contactant cet homme, vous vous mettez
en danger tous les deux. Il faut absolument que tu me promettes de ne plus jamais l’appeler !
D’accord. soupira Gabrielle, visiblement à contrecœur.
En faisant ce
serment, la petite fille ne s’imaginait pas que l’histoire de JonaLaï Slönhe allait dormir au fond de sa mémoire durant de longues années. Pas plus qu’elle ne pouvait supposer à quel point le
destin de cet homme allait modifier le sien.
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